Ça sent si bon la France 2

Enfin nous prenons le train en direction de Toulouse. Nous somnolons d’abord dans le matin gris, puis peu à peu la campagne s’éveille, les champs s’animent, les vignes se peuplent. Des vendangeurs sont occupés à couper les lourds raisins noirs, comme dans mon livre de lecture. Ça ressemble à la France… Au lythme des roues et des pistons, je découvre le pays auquel j’ai tant rêvé : cet arbre, c’est sûrement un cyprès, cet autre un olivier… Je suis en France, merci mon Dieu !
Nous changeons de train à Toulouse et nous attendons sur le quai la micheline pour Albi. Il est plus de midi. Ma mère sort les dattes de Port Said et nous les mangeons lentement, pour bien les savourer. Les autres voyageurs nous regardent d’un air curieux. Qui pouvons- nous bien être pour manger ces fruits insolites sur un quai de gare ? Mon père nous demande de ne pas dire à notre grand-mère que nous n’avons pas déjeuné. “Elle est vieille maintenant, il ne faut pas lui compliquer la tâche.”
Nous arrivons à Albi, étrangement séduisante, toute de brique rose. C’est dans cette ville quYves est né. Nous l’avions tellement envié d’être né en France ! Il nous semblait que c’était beaucoup plus chic, presque aristocratique de pouvoir dire qu’on était né en France. Et maintenant nous y sommes. Au fur et à mesure que les choses se précisent notre impatience grandit.
Nous montons dans deux taxis qui font un petit crochet par la vieille ville : voilà la cathédrale, imposante, massive, d’une seule venue. Je me sens toute petite, écrasée au pied de sa tour, et lorsque je lève les yeux, je suis prise de vertige. Je n’ai jamais rien vu de si impressionnant, de si singulier. Maintenant nous apercevons le Tarn qui roule des eaux rousses, chargées des boues du dernier orage, et nous prenons enfin la direction de Villefranche d’Albigeois. Les vingt kilomètres qui nous séparent du village nous paraissent interminables. La route monte progressivement pour déboucher bientôt sur un paysage bien dégagé où se succèdent les molles ondulations de la campagne, puis nous arrivons dans un village aux maisons grises, alignées le long de la route qui mène à Millau.
— Vous passerez par derrière.
Le taxi quitte la route principale pour emprunter la venelle à l’arrière d’une rangée de maisons.
— Arrêtez-vous ici.
Nous pénétrons dans la cour de l’une d’elles, pavée de petits galets. Près du puits, je remarque ce qui doit être un figuier, chargé de fruits lourds. La peau s’est gerçurée sous la poussée des sucs, révélant des graines fines et roses, comme enduites de miel. Une partie de la cour est couverte d’une treille d’où pendent de longues grappes blondes. Nous pénétrons dans une cuisine, grande et fraîche, éclairée par une petite fenêtre.
— Il n’y a personne ?
Une petite vieille, tout de noir vêtue, à l’ample chevelure blanche nouée en chignon, s’avance :
— Mon Dieu, mon Dieu, vous voilà !
Elle serre mon père contre son cœur, puis ma mère, puis chacun d’entre nous.
Nous sommes en France, dans cette grande maison où mon père est né, et cette petite vieille tout en émoi est notre grand-mère… Une nouvelle vie semble commencer.
Mon année passée en France répondit à mes espérances. J’entrai en cinquième en octobre 1946, au Collège Classique de Jeunes Filles d’Albi et je trouvai chaleur et affection chez mon oncle et ma tante qui m’accueillirent dans leur famille. Je découvris le rythme des saisons : je pus fouler avec volupté les feuilles sèches des platanes, me rouler dans la neige qui tomba à profusion cette année-là, cueillir les violettes qui poussaient en nappes serrées et odorantes sur les bords du Tarn, me gaver de cerises juteuses et colorées. Lorsqu’il fallut, en août 1947, prendre le train pour Marseille où nous attendait le Maréchal Joffre en partance pour Saigon, j’étais inconsolable.
Et pourtant… Maintenant que la France est mon pays, que je goûte à loisir le miracle de ses printemps, la limpidité de son ciel, les lents crépuscules sur mon jardin assoupi et le parfum léger de mes roses, étrangement, le mythe s’est inversé. Je rêve à présent de ce pays d’Asie où, entre lagune et Pacifique, le temps était suspendu, où les jeunes filles au cou gracile et à la taille fine passaient en souriant dans la tiédeur du soir. Les flamboyants de la Rivière des Parfums ont aujourd’hui pour moi un autre éclat, et les sampans paresseux qui suivaient l’onde du fleuve continuent à glisser sans fin au fil de ma mémoire…

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