Ça sent si bon la France

Peu de temps avant notre embarquement, un Père rédemptoriste vient voir mon père et lui demande si nous acceptons de louer à son ordre notre propriété de Dalat. Mon père avait fait bâtir une maison dont le grand jardin descendait jusqu’à un lac. Lors de quelques brefs séjours à Dalat il avait fait meubler la maison, aménager le jardin, planter des arbres et des haies. L’ecclésiastique nous apprend que l’état-major de l’armée japonaise s’y était installé. La maison étant maintenant vide depuis le départ des Japonais, les Pères souhaitent y emménager moyennant un loyer d’une piastre symbolique. Mon père accepte. Nous n’entendrons plus parler de la propriété. Nous y avions tous rêvé et nous savons maintenant qu’il faut apprendre à se détacher des biens de ce monde.
Le jour du départ, des camions militaires nous emmènent au quai où nous attend Y Ile de France, le plus prestigieux de nos paquebots, destiné maintenant à accueillir une population qui fuit un pays devenu hostile. Il fait à peine jour lorsque nous arrivons au port où se presse une population locale remuante, venue vendre des fruits, de la nourriture, à un moment où toutes ces contingences futiles ne nous intéressent pas. Nous sommes là, les cinq enfants, les yeux rivés sur nos parents et sur nos valises. Lorsque les formalités sont remplies je franchis la passerelle et j’ai l’impression que mon souhait le plus cher va enfin se réaliser.
Nous sommes dans des cabines qui ont été aménagées pour le transport de troupes, à plusieurs couchettes. Une fois de plus les femmes et les enfants occupent un côté du navire, les hommes l’autre. Le paquebot est immense, une véritable ville flottante, et il est entièrement investi par les enfants. Nous y trouvons l’occasion de jeux passionnants, nous découvrons des cachettes surprenantes, dans la chapelle, derrière les bâches des bateaux de sauvetage, partout où l’on ne se cachait pas sur la terre ferme. Pendant un mois que dura la traversée, ce fut la fête incessante, les vacances étemelles, l’insouciance tapageuse après l’angoisse muette. Les jeunes gens et les jeunes filles avaient l’air heureux, nous voguions tous vers le pays du bonheur.
Nous ne descendions pas pendant les escales : ce n’était pas une croisière ni un voyage d’agrément. Dans le canal de Suez le navire, tiré par un remorqueur, glissait sans bruit entre les dunes de sable. Lorsqu’une oasis se présentait, tout le monde se massait du même côté sur le pont supérieur, si bien que le bateau penchait dangereusement et qu’un haut-parleur nous demandait de nous répartir également à bâbord et à tribord. A Ismaïlia où le canal débouche sur un grand lac, le paquebot attendit, peut-être pour laisser à un bateau venant de Port-Saïd le temps d’arriver, car deux gros navires ne pouvaient pas se croiser dans le canal. On apercevait un ponton et un tremplin de plongeon à un endroit qui devait être un club nautique. L’eau était transparente et on avait l’impression que se baigner dans cet endroit, près des filaos dont les branches dociles se balançaient au vent, devait régénérer le corps et l’âme.
A Port-Saïd, notre gros paquebot fut aussitôt assailli par une nuée de petits bateaux transportant des hommes en djellabas et enturbannés, qui nous proposaient des loukoums — ils disaient “rahat-lokum” — ou des dattes. Nous leur descendions l’argent dans un panier que nous avions remonté à l’aide d’une corde dont ils nous avaient envoyé l’extrémité. Une fois l’argent compté et rangé, ils mettaient dans le panier les denrées achetées. Leurs dattes étaient fraîches, grosses et ambrées et craquaient sous la dent.
Après un mois de traversée, les côtes de France se profilèrent à l’horizon — un relief plutôt montagneux, aux couleurs chaudes, adoucies par une brume bleutée — puis une ville qui peu à peu grandissait, se précisait, livrait jusqu’au mouvement de ses habitants. Enfin, dans un bruit de machines et de chaînes, l’énorme masse accosta au quai de Toulon et la passerelle fut jetée. C’était la France !
Personne ne nous attendait, bien sûr. Personne n’avait su quel jour nous arriverions, et de toute façon il n’y aurait eu personne. Le débarquement se fit dans un désordre contrôlé. Un comité d’accueil s’occupait de nous, donnait à qui le souhaitait les horaires des trains et offrait un premier repas dans un bâtiment du port, réservé à cet effet. Tout le monde semblait las, préoccupé. C’était une sorte de débandade sans joie.

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