De retour à Tant Quart 2

A la fin des grandes vacances, il est décidé que j’irai à mon tour à Dalat, ainsi que Charley. Le précepteur a bien rempli sa mission et maintenant nous devons suivre nos aînés et aller en pension. Yves et Odin sont encore au lycée Yersin alors que Pierrot et Martial ont commencé des études supérieures à Hanoï. C’est avec Yves et sous sa garde attentive que nous entreprendrons le long voyage.
La Thi Tarn se met à tricoter avec ardeur de magnifiques chandails. Nous allons à Qui Nhon essayer robes, shorts et chemises chez un tailleur à qui nos mensurations ont été envoyées. Nous passons ensuite chez le cordonnier : l’empreinte de nos pieds a été dessinée sur un carton que mon père lui a fait parvenir quelque temps avant notre passage. Tout cela met une certaine excitation dans l’air. Je n’ai jamais été séparée de mes parents et je n’ai aucune appréhension. Mais lorsque le moment de prendre le bac pour traverser la lagune arrive, je commence à sentir ma gorge se serrer.

Dalat Vietnam

Il fait déjà nuit et nous sommes tous devant le portail qui ouvre sur la lagune. J’embrasse ma mère, puis ma sœur — qui fond en larmes —. Il devient plus difficile d’être stoïque ; pourtant je monte dans le bac et alors que le passeur pousse sur sa perche et éloigne la barque, mon père me dit de crier : “te fais pas de bile, maman !” Je m’exécute, mais je ne connais pas l’expression et je ne sais pas si j’ai beaucoup de conviction.
Arrivés à la gare, nous attendons le train, un train qui ne manque jamais d’être en retard, parfois de plusieurs heures… Nous l’attendrons souvent, par la suite, seuls avec notre père, sans Yves et Odin qui nous donnaient une impression de sécurité. Lorsque la locomotive arrive, toute rutilante avec ses cuivres astiqués, je ressens à la fois terreur et fierté à l’idée de monter dans un train pareil, tracté par un engin si puissant, qui envoie comme des ondes trépidantes dans le sol et dont chaque aller-retour du piston s’accompagne d’un jet de vapeur et d’un sifflement. L’air est chaud et vibrant près de la locomotive.

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Le train n’a qu’une minute d’arrêt. Nous montons dans un wagon avec des banquettes en bois. Mon père installe les valises, nous embrasse, fait quelques recommandations et saute sur le quai au moment où le convoi s’ébranle. Nous retrouverons plus tard la voiture des élèves du lycée. Le long voyage commence. Yves veille à nous faire prendre un cachet de quinine pendant le repas, pour prévenir le paludisme. Le parcours se fait d’ordinaire en deuxième classe, dans des wagons comportant des couchettes confortables — avec draps bien bordés et couverture — que le garçon de cabine rabat le matin pour les transformer en sièges. Nous sommes accompagnés par une surveillante ou l’infirmière du lycée qui veille à ce que tout se passe bien.

A Tour Cham, nous changeons de motrice et prenons une locomotive à crémaillère, poussive mais vaillante, qui nous tire en haletant et en nous aspergeant d’escarbilles, dans un parcours sinueux jusqu’en haut du plateau du Lang Biang où se trouve Dalat. A certains endroits de l’ascension l’allure est si lente qu’on peut suivre le train à pied. Par la fenêtre, au lever du jour, nos yeux émerveillés découvrent la beauté et la majesté de ces montagnes, les hauts sommets voilés de brume et les ravins vertigineux, et nous pénétrons dans cette forêt dense, odoriférante, pleine d’une force jeune, intacte, comme aux premiers jours de la création.

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