De retour à Tant Quart

Nous retrouvons Tam Quan comme nous l’avons laissé, avec la véranda absente côté lagune, mais les grands arbres sont là, le jardin sablonneux, la haie d’épineux, les dunes de sable blanc et brûlant, si brûlant qu’un jour où nous avons oublié nos chaussures pour aller à la plage, nous avons recours à deux briques lancées l’une devant l’autre afin d’y poser les pieds. Il faut se percher sur une jambe et se pencher, sans perdre l’équilibre, pour ramasser la première brique et la jeter en avant. Gare aux pieds si durant l’opération on quitte son perchoir pour le sable ! Marcher sur des braises ne doit pas être tellement plus douloureux.

Mon père nous fait le plus beau cadeau qui soit : un sampan, dans lequel nous partons pour des promenades interminables sur la lagune. Il y a de petits îlots, couverts d’une végétation un peu grasse et d’arbustes tourmentés et rabougris dont les branches pendent dans l’eau. Lorsque nous passons près d’eux, mes frères les éclaboussent avec ardeur et agressivité en criant : “Macaroni !” Je ne sais pas que l’Italie est entrée en guerre aux côtés de l’Allemagne, mais de ma main en coupelle j’asperge le plus énergiquement possible ces arbrisseaux que nous couvrons d’opprobre, en criant encore plus fort que les autres.

L’une de nos promenades favorites nous emmène de l’autre côté de la lagune vers un arbre énorme qui devait être un ficus. II a les pieds dans la vase et pousse au milieu d’un fouillis de palétuviers, montés sur les échasses de leurs racines adventives. Une fois au pied du ficus, seuls mes grands frères ont le droit de monter dans les branches massives. Il faut dire qu’elles sont larges et plates sur le dessus. Pourtant, un jour, arrivé au faîte de l’arbre, Yves est pris de vertige et ne peut plus bouger. Il s’accroche à sa branche, se couche dessus, mais est incapable de descendre et les deux aînés ont beaucoup de mal à l’accompagner de branche en branche, jusqu’en bas.

Mon père rêve d’avoir une ruche et des abeilles. Il étudie la question, commande deux ruches d’Adam et se procure des essaims. Les ruches sont cubiques et posées sur des tréteaux sous la véranda, de part et d’autre de l’escalier, côté mer. Les abeilles sont tout à fait domestiquées et mon père me montre que l’on peut les caresser. “N’aie pas peur, elles ne te piqueront pas.” Je passe ma main entre les rayons ; je sens toute une petite vie, chaude et vibrante, alors que je les caresse et que je les cueille à pleines poignées. Elles s’envolent sans se presser lorsque je les ramène à l’air libre. C’est étrange, cette confiance apparente des abeilles, et pourtant lorsqu’Odin passe sous la véranda, il fait un détour pour éviter la ruche car les abeilles deviennent agressives à son approche et volent avec impatience autour de lui.

A voir: vacances vietnam plages | cat ba croisiere | voyage dans le delta du mekong

Nos abeilles produisent un excellent miel que l’on récolte une fois l’an. Ce jour-là le jardinier aide mon père à sortir les rayons pleins d’un nectar blond et liquide, ou de gelée royale plus dense et sèche. J’aime sentir le miel fondre dans la bouche avec les alvéoles qui semblent passer de l’état presque liquide à celui de pâte pour devenir de la cire bien compacte et collante entre les dents.

Un matin tout le monde est en émoi : la jeune reine est arrivée à l’âge adulte et la cohabitation n’étant pas de mise chez les hyménoptères, l’une des deux reines quitte la ruche, accompagnée de son essaim. C’est l’affolement parmi les domestiques : ils saisissent l’un une casserole, l’autre une poêle, un troisième une touque et frappent à qui mieux- mieux, remplissant l’air d’un vacarme métallique assourdissant. Les abeilles se laissent impressionner : elles arrêtent leur fuite et s’accrochent à une branche, dans la haie d’ingas. Le jardinier essaie de les capturer, mais elles reprennent leur vol, nuage noir et hésitant, aux contours en perpétuelle transformation, jusqu’au moment où elles adoptent une branche du lilas du japon. Martial et Yves sont prêts à les cueillir. J’assiste à la capture, d’en bas. Un grand sac de toile est présenté sous l’essaim, un coup sec est asséné sur la branche qui les supporte, et l’essaim tombe d’un bloc dans le sac que Martial referme, emportant son butin frémissant vers une ruche toute prête à l’accueillir. L’exercice a été exécuté avec dextérité. Seule une abeille a manqué le sac et tombe sur mon front. Une douleur cuisante m’indique qu’elle m’a piquée. Yves retire le dard et m’explique que. la pauvre a payé de sa vie la piqûre qu’elle m’a faite.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*