Destination inconnue

On me conduit à la gare et — surprise ! — je retrouve Charley qui, depuis le grand lycée avait été transféré avec d’autres lycéens au Sacré Cœur, institution religieuse tenue par les frères des Ecoles Libres. L’intendant du grand lycée est responsable du convoi. Il est entouré de sa femme, de ses deux filles, toutes deux adultes, de son fils qui a l’âge de Charley et de plusieurs grands garçons de quinze à seize ans. Je me joins à ce groupe que je ne connais pas et nous allons monter dans le train qui va effectuer sa lente descente sur Tour Cham. L’intendant possède un laissez-passer délivré par les Japonais. Il le montre aux soldats nippons qui le tournent, le retournent, nous regardent d’un œil inquisiteur, posent des questions en anglais auxquelles personne ne peut répondre si ce n’est par des gestes qui semblent tout à fait hermétiques aux représentants du Pays du Soleil Levant. Nous sommes, de toute façon, très peu nombreux à prendre le train au départ de Dalat. Après bien des palabres et des gestes aussi vains les uns que les autres, nous montons dans un compartiment et attendons que le convoi s’ébranle.
La locomotive descend au rythme lent de l’engrenage de son pignon sur les dents de la crémaillère, avec des secousses au passage de l’une à l’autre. Je ne suis pas très rassurée : ce train a déjà déraillé alors qu’il transportait des élèves du lycée en route pour Saigon où elles devaient passer leur brevet. Il y avait eu des morts parmi les passagers. La surveillante accompagnatrice s’était retrouvée avec une fracture à la colonne vertébrale et six mois dans une coque en plâtre. L’une des élèves était revenue couverte de bleus et les yeux pochés.
Après avoir enduré toute une journée les cahots du train, nous arrivons à Tour Cham. Arrêt pendant au moins un jour en attendant un convoi pour le Nord. Nous nous dirigeons vers l’hôtel où nous passions souvent la nuit, sur le chemin des vacances. Nous le trouvons vide, déserté, éventré par les derniers bombardements. Que faire ? Une seule chambre est à peu près en état. Nous y dormons tous, les garçons par terre, la tête posée sur une valise, les femmes et les filles sur les lits, comme nous pouvons, recroquevillées sur nous-mêmes.
Très tôt le lendemain matin, nous sommes réveillés par les pas d’un soldat japonais qui se présente, avec son fusil, son invariable casquette à lacets et son étemelle odeur d’insecticide. Quand il comprend d’où nous venons et où nous voulons aller, il s’assied sur l’un des lits et nous surveille. Il essaie de parler avec les garçons, mais ceux-ci ne comprennent pas grand-chose. A un moment il me montre et dit : “Dinah Durbin” ; c’est le nom d’une actrice que je ne connais pas, mais je comprendrai plus tard que la ressemblance vient peut-être de mes yeux bleus, de mes cheveux noirs et de mes joues assez rebondies.
L’intendant est eurasien et sa femme indochinoise. Pendant qu’elle veille à la nourriture, il intervient auprès des autorités japonaises pour nous trouver un train en partance pour le Nord. Nous ne pouvons pas voyager pendant la journée : le train serait une cible pour les bombardiers américains. Il faudra donc attendre la nuit et sauter dans les premiers wagons de marchandises à destination de Nha- Trang.
Lorsque le soir arrive, nous trouvons une locomotive attelée à des wagons sur le quai de la gare et même un compartiment de troisième classe dans lequel nous nous engouffrons tous. La femme de l’intendant a acheté des ne ms chuo, qui se présentent sous forme de chapelets de petits cubes composés de viande de porc hachée, salée et aillée, enveloppée dans des feuilles de bananier qui lui donnent un goût acidulé particulièrement savoureux. Elle distribue équitablement les nems avec du pain et nous dînons ainsi alors que le train se traîne en brinquebalant, mais nous sommes vite gagnés par le sommeil. Nous descendons tout endormis à Nha-Trang, à quatre heures du matin et finissons la nuit sur les bancs de ciment de la gare.
— “Tu as rêvé tout haut”, me dit le fils de l’intendant. “Tu as dit que tu ressemblais à Dinah Durbin…”
Nous suivons son père à travers les rues de Nha- Trang et nous finissons par trouver un hôtel qui accepte de nous prendre comme hôtes. Cette fois, il y a l’eau courante, une douche et toutes les commodités. Heureusement, nous commencions à sentir tous comme une armée de petits renards. Le délice de la douche ! Nous avons l’impression d’un luxe inouï. Dans l’après-midi une alerte nous précipite tous dans les tranchées. Nous entendons la mitraille, mais dans le lointain.

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