Les dangers de Ba Ngoi 2

Tous les soirs, le jardin était balayé par les faisceaux puissants des projecteurs des navires de guerre japonais. Les longs pinceaux lumineux passaient à près de deux mètres de hauteur, s’arrêtaient sur notre jardin un bon moment, puis continuaient leur ballet dans les airs et sur la terre. Jamais à court d’idées, mes frères ne trouvèrent rien de mieux que de monter sur une chaise pour recevoir les rayons éblouissants en pleine figure, tout en faisant des grimaces et des pitreries. Je les imitai, bien entendu, mais j’étais trop petite pour accrocher la lumière. Je ne sais ce que les Nippons comprirent de nos gesticulations, mais le lendemain l’un de leurs officiers vint demander des explications à mon père. J’ai toujours cru qu’il y avait un rapport de cause à effet entre nos clowneries et la visite du Japonais.

Lorsque les vacances furent terminées, mes grands frères furent conduits à la gare par un véritable convoi de pousse-pousse car la famille ne tenait pas tout entière dans la voiture. Il faisait nuit et nous devions traverser une partie de la forêt avant d’atteindre la gare qui se trouvait à plusieurs kilomètres de la maison. Tout le long du chemin les coolies- pousse s’interpellaient à voix haute, lançaient des “ho” et des “hé” ou chantaient, remplissant la forêt de mélodies aux lignes sinueuses, qui se terminaient par une note haute et tenue. Lorsqu’un coolie n’avançait pas au même rythme que les autres, ses compagnons ralentissaient le pas pour qu’il n’y ait jamais un véhicule isolé. J’étais dans le même pousse que Charley et nous comprenions ce que les coolies criaient bien fort : “ông cop do”‘, “il y a un tigre là-bas.” Le tigre est appelé “le seigneur tigre,” par respect pour ce bel animal et peut-être aussi pour s’attirer ses bonnes grâces, car l’imaginaire des indigènes était peuplé d’histoires de tigres ; ils y occupaient une place royale. Que reste-t-il de cette peur ancestrale du tigre dans ce pays où elle était à la fois crainte et vénération ? Avec la guerre, le passage des Américains et l’administration des défoliants, la majesté de ce grand félin remplit-elle encore les villageois d’effroi ?

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Notre passage à Ba Ngoi fut coupé par des vacances à Dalat, la station climatique. Le précepteur nous suivit et nous donna assidûment ses leçons. Il faisait froid et nous devions porter des pulls pour la première fois. Il ne me reste de ce séjour que le souvenir des montagnes qu’une écharpe de brume voilait le matin, des grands pins qui escaladaient les sommets et répandaient sous le soleil de midi une délicieuse odeur de résine. Dalat, c’est aussi le sureau couvert d’ombelles blanches, près de la maison que mes parents louaient, le grand lac au pied du massif du Lang Biang et le cercle nautique “la Grenouillère” où les Européens se retrouvaient et, dominant le lac, le grand lycée Yersin où mes frères étaient pensionnaires. Pour une enfant de la brousse comme moi, Dalat avait un air civilisé et opulent qui me fascinait. Il y avait une épicerie au centre ville, qui le soir était éclairée à l’électricité, comme toute la station, et qui offrait aux chalands des fruits répartis par catégorie dans des présentoirs disposés en cercle autour d’un pilier. C’était une épicerie comme on en trouve parfois dans les quartiers populaires en France, où les produits étaient exposés sans grand effort de présentation et sans souci particulier pour leur fraîcheur. 11 devait y avoir quelques oranges, des mandarines, des bananes, mais je me souviens surtout des noix qui traînaient dans l’un des compartiments. Je n’en avais jamais vu et j’avais l’impression qu’elles représentaient le sommet de la gourmandise. Il n’y avait ni abondance ni luxe, et pourtant je me serais crue dans le corridor de la tentation.

Peu de temps après notre retour à Ba Ngoi mon père fut nommé pour la seconde fois à Tarn Quan qu’il avait tant regretté. Nous partîmes donc joyeux pour ce lieu qui avait gardé à nos yeux toute sa fascination.

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