Les dangers de Ba Ngoi

Ba Ngoi se trouve près de la baie de Cam-Ranh qui, à cette époque-là, abritait la flotte de guerre japonaise. En 1905, les forces navales russes — en route vers le Japon qu’elles voulaient corriger — avaient mouillé dans ses eaux profondes, avant de se faire anéantir à Tsushima par la marine nippone. Une langue de terre, portant la voie ferrée, avançait sur la mer. Un militaire était censé y monter une garde vigilante. Je ne sais pas si la passe était bien surveillée, mais les tigres, eux, n’échappaient pas à l’oeil du gardien. Notre Thi Ba aimait nous emmener à la pointe, histoire de bavarder avec les quelques hommes qui traînaient par là, des coolies ou des matelots de la douane. Nous fûmes surpris un jour de trouver devant le petit bâtiment du garde un magnifique tigre, étendu sur le flanc, comme endormi. La bonne s’approche, nous la suivons. Elle caresse la fourrure fauve à poil ras, aux longues raies noires, quand brusquement, le tigre se ramasse, sursaute comme s’il allait bondir. La Thi Ba fait un bond en arrière, part en courant, et nous laisse dans les pattes du tigre… Heureusement, celui-ci ne s’est pas redressé ; après la spectaculaire secousse, il est retombé, inerte : pendant que nous étions occupés à le contempler, remplis d’une admiration mêlée de crainte, le garde avait subrepticement tiré sur la queue du félin dont le corps avait été tout entier parcouru par une grande onde comme s’il recouvrait la vie. Le subterfuge découvert ne nous ôta pas la frayeur qu’il avait provoquée. Il nous resta de cette aventure une sorte de “peur du tigre,” un peu comme on a peur du loup, des fantômes ou du ma quy, à cette différence près qu’elle était fondée sur une réalité, car nous savions que la forêt toute proche en était infestée.

A Ba Ngoi, le mirador où nous allions dormir avait été installé par nos prédécesseurs sur un énorme rocher en pain de sucre qui surplombait la mer, au fond du jardin. Il y avait juste la place d’une petite paillote où nous dormions, Charley et moi, avec nos parents. L’air de la mer venait apporter un peu de fraîcheur et nous permettait de passer des nuits reposantes. Astrid, encore bébé, dormait à l’extérieur avec la Thi Ba, derrière la paillote : le berceau y avait été hissé et pour y accéder, il fallait longer notre cabane par un passage étroit que nous devions suivre sans faire d’écart sous peine de faire un saut à la verticale dans les vagues qui venaient s’écraser sur la roche, tout en bas. Le rocher du mirador me paraissait avoir au moins vingt mètres de haut ; il n’en avait peut-être que la moitié, mais lorsque la bonne tomba dans la mer, par une nuit sans lune, elle dut trouver la chute interminable. Heureusement, l’eau était profonde au pied du rocher, aucune aspérité malencontreuse ne vint la blesser et, avec l’aide de mon père, elle put rejoindre sans mal la terre ferme.

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Quand mes grands frères furent en vacances, ils trouvèrent les chambres trop étouffantes et souhaitèrent dormir dehors. Pendant leur séjour à Ba Ngoi, ma mère fit installer leurs lits dans le jardin : quatre lits munis de moustiquaires — une véritable chambrée en plein air —. Il y avait un pomme cannelier dans lequel un matin ma mère aperçut un serpent fouetteur ou “fouette queue”, reptile long et mince, dont une moitié du corps s’enroule à une branche pendant que la partie caudale fouette tout ce qui passe à sa portée. Ses coups de cravache laissent une plaie cuisante qui a du mal à s’effacer. Sous leur moustiquaire, mes frères plaisantaient au sujet du serpent fouetteur, mais ils ne se doutaient pas que la forêt qui venait mourir dans le jardin recélait un danger plus grand encore : quelques jours après le départ de mes parents, leurs successeurs eurent la surprise de voir sous leurs fenêtres, au petit matin, un tigre à la recherche d’une proie facile, et que la faim probablement avait fait sortir de la forêt.

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