Les mystères de Dégi 7

Nous descendîmes à l’hôtel Morin, en face du pont Clemenceau qui enjambait la Rivière des Parfums. Nous nous levâmes tôt pour aller chez le dentiste. Charley commençait à avoir peur, si bien qu’une fois dans le cabinet du dentiste, je dus monter la première sur le siège — “pour donner l’exemple,” disait mon père — et subir la fraise sans broncher. Ce n’était pas très agréable et je ne connaissais pas ces instruments qui viennent vous creuser les dents en faisant un bruit à vous donner la chair de poule. J’attrapai chaud à force de me maîtriser, mais j’eus plus d’appréhension que de mal. Lorsqu’arriva le tour de Charley, ce fut une autre histoire. Il s’assit à moitié sur le siège, prêt à bondir et à se sauver. Le dentiste le saisit par les épaules et l’installa bien au fond du fauteuil. Il n’eut pas plus tôt pris sa spatule que Charley prétendit avoir mal. La séance fut longue et houleuse. Une claque fut même administrée à un moment par le dentiste. Les deux adultes passèrent des exhortations aux sommations, des sommations aux remontrances, des remontrances aux injures. Lorsqu’enfin la dent fut obturée, Charley fut délivré. Il était en nage. Nous rentrâmes à l’hôtel à pied, le temps que mon frère recouvre ses esprits, non sans subir toutes sortes d’admonestations pour l’avenir.

Nous prîmes le train de retour jusqu’à Phu My, puis nous remontâmes la lagune en sampan. Il faisait nuit. L’eau était immobile. Le sampan avançait silencieusement Seule la perche faisait un petit bruit en plongeant dans l’eau, mais un phénomène curieux nous remplit de surprise et de joie : de grandes traînées phosphorescentes se déplaçaient dans l’eau, par ondes successives. Elle en était zébrée, animée, grouillante, comme du vif argent. Le sampanier nous dit que c’étaient des poissons qui, à cette époque de l’année, avaient cette particularité. Le trajet nous parut court. Nous avions tous les yeux fixés sur l’eau et des exclamations fusaient lorsque les bancs de poissons étaient denses et que la lagune s’éclairait brusquement en nappes chatoyantes.

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Nous accostâmes entre les piliers de l’appontement. Un homme, qui avait attaché illégalement son sampan à l’un des pilotis et pêchait dans l’obscurité, se fit rappeler à l’ordre par mon père. Docilement, il se mit à défaire son amarre et à dégager son embarcation. Je ne sais par quel moyen nous arrivâmes à atteindre la plate-forme, mais une fois en haut, dans la nuit noire, mon père nous cria : “Attention, n’avancez pas, vous tomberiez à l’eau !” Il n’avait pas fini sa phrase lorsqu’on entendit un “plouf,” puis plus rien, puis un bruit de bras et de jambes qui se débattent, et après quelques secondes qui nous parurent une éternité, la voix de l’homme au sampan nous criant qu’il avait repêché le garçon : c’était Charley. On le hissa tant bien que mal sur l’appontement. Des domestiques étaient venus nous attendre. Ma mère arriva pour trouver Charley mouillé de pied en cap et couvert de sang : les piliers de l’appontement étaient hérissés d’huîtres, et dans sa chute le pauvre diable avait été labouré par les coquilles tranchantes comme des scalpels.

Alors que mes frères étaient en pleine année scolaire à Dalat, mon père reçut un télégramme venant de Hué et disant que Martial était chez le Résident Supérieur de l’Annam et allait prendre le train pour Dégi. Mon père était consterné. Je ne comprenais pas ce qui se passait, mais j’avais l’impression que c’était grave. C’était en effet très grave : Martial s’était sauvé du lycée et avait été rattrapé à Hué. Mon père ne fut prévenu que plusieurs jours après, et une lettre de l’épouse du Résident demandait son indulgence.
En fait, quelque temps après la déclaration de guerre, il fut question clandestinement de préparer une résistance pour le cas où l’Indochine serait envahie par le Japon, mais les choses n’en étaient encore qu’à l’état de projet ; de plus, des accrochages avaient lieu à la frontière siamoise. Martial avait quinze ans, la tête pleine de rêve, de générosité et d’intrépidité. Il imagina, avec un camarade du lycée, de se mettre au service de la France en danger dans cette partie du monde, et la seule voie possible était, pensaient-ils, la Légion étrangère dont le recrutement se faisait à Hanoï.

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