Les mystères de Dégi 8

Ils sortent donc du lycée sans attirer l’attention, et les voilà partis, décidés à en découdre, quitte à camoufler par n’importe quel artifice leur âge tendre. Ils prennent tous les deux le train pour Hanoï — la police à leurs trousses dans les plus brefs délais —, essaient d’échapper au contrôleur qui a leur signalement en se cachant dans les toilettes, puis dans le soufflet entre les wagons, enfin dans les filets à bagages où ils sont pris et identifiés. Etant donné leur âge, ils sont conduits devant le Résident Supérieur qui les réprimande, leur fait comprendre la stupidité de leur démarche, puis les confie à son épouse, une excellente femme, qui connaît la sévérité de mon père en matière d’éducation. Elle est toute douceur, toute gentillesse, et les garde auprès d’elle pendant une semaine, le temps de prévenir les familles et surtout de solliciter indulgence et compréhension en leur faveur. Les deux fugueurs sont traités comme des coqs en pâte, dorment dans la plume, ont droit à des croissants au petit déjeuner, et quittent à regret le Palais de la Résidence où ils ont été dorlotés.

La requête de l’épouse du Résident Supérieur fut bien reçue par mon père qui fit preuve d’une souplesse et d’une clémence auxquelles nous n’étions pas habitués. Martial n’avait d’ailleurs aucun besoin de semonce, il était bien assez penaud en voyant les soucis qu’il causait à nos parents : il fut, bien sûr, renvoyé de l’internat du lycée Yersin. Le proviseur le garda comme externe, mais mon père dut trouver une famille qui acceptât de l’accueillir en milieu d’année scolaire. A la rentrée suivante, il fut inscrit en première au lycée Albert Sarraut d’Hanoi, mais pour l’heure, il rejoignit Dalat et remit à plus tard ses projets de résistance. Au lycée, il retrouva Pierrot, notre frère aîné qui, en guise de réception, laissa tomber ce jugement bref et sans appel : “tu es un utopiste”. Martial eut le reste de l’année scolaire pour méditer sur le sens du mot.

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Nous aimions Dégi, mais mon père regrettait toujours Tarn Quan et rêvait d’y retourner. Il fut nommé à Ba Ngoi. Une fois de plus il fallut procéder au déménagement et j’attendais avec impatience le jour du départ, toute réjouie à l’idée de faire un long voyage en voiture.

L’état des routes laissait à désirer et nous étions bien secoués, mais la chaîne annamitique que nous parcourions dans sa longueur était belle. Des pitons rocheux se dressaient au-dessus de la végétation foisonnante qui les engloutissait à moitié. Dans la plaine nous longions des rizières inondées, véritables miroirs qui nous renvoyaient l’image des nuages. Des buffles puissants et paisibles les labouraient, tirant une charrue rudimentaire que guidait un paysan. Parfois, de tout jeunes garçons surveillaient un troupeau de buffles qui paissaient les herbes des diguettes séparant les rizières, ou les liserons d’eau, les pattes dans la vase. On disait que lors des violents orages qui s’abattent brutalement sur ce pays, un troupeau entier pouvait être foudroyé et le petit gardien, assis tout nu sur le dos de l’un de ces ruminants, subissait le même sort.

Dans un virage mon père freina brutalement, trop tard cependant pour éviter d’arracher la barrière d’un passage à niveau. Elle était constituée d’un bambou qui ne causa pas de dommage à la voiture. Le garde-barrière arriva en gesticulant et en jurant ses grands dieux qu’il allait avoir des ennuis. Mon père rédigea sur le champ une lettre à l’administration des chemins de fer de l’Indochine pour lui expliquer que le passage à niveau était mal placé et mal signalé. Il reçut quelque temps après une lettre d’excuses et l’assurance que les installations allaient être modifiées.

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