Pierrot traqué 2

Il ne lui reste qu’une façon de progresser : se laisser choir de toute sa hauteur pour se frayer un passage, ramasser son corps, puis se remettre sur ses pieds et s’affaler de nouveau, face contre terre, et avancer ainsi, telle une chenille arpenteuse jusqu’au bout du champ. Lorsqu’il y arrive, ivre de fatigue, il fait nuit noire. Il se laisse tomber au pied d’un arbre. Une pluie s’abat brusquement, qui le rappelle à sa soif, mais qui ne suffit pas à l’étancher. Le froid monte du sol. Afin de ne pas prendre mal, il enlève son short, enfile ses bras dans les jambes du vêtement, déchire la braguette pour pouvoir le passer comme un gilet, et dans cet accoutrement cocasse, sombre dans un profond sommeil.
Lorsqu’il se réveille, aux premières lueurs du jour, il a du mal à savoir où il est, ce qu’il fait dans cet endroit brumeux et humide. Il finit par retrouver ses esprits, aperçoit une flaque d’eau, s’y abreuve goulûment, couché sur le sol, puis, ôtant le short qui a bien rempli son office durant la nuit, lui restitue sa fonction première. Il se met en marche tout en essayant de s’orienter par rapport à la plantation, mais il est complètement perdu. Pourtant, il trouve des empreintes de buffles : le lieu doit être habité. Il finit par rencontrer une haute palissade composée de rondins fichés en terre et appointés : elle entoure un village moi et a pour objet de protéger habitants et bêtes des incursions du tigre. Il a un frisson à l’idée qu’il était bien exposé, pendant la nuit, sous son arbre.
Le village moi est silencieux, tout le monde dort encore. Au bout d’une demi-heure de marche, il rencontre un Moï à qui il veut demander son chemin, mais, l’apercevant, le montagnard s’enfuit à toutes jambes comme s’il avait vu un revenant. Mon frère a beau l’appeler et le suivre, il file sans se retourner. Tant pis, il ne reste plus qu’à continuer en espérant que la plantation sera au bout. Après un moment, il retrouve son Moi qui l’a sûrement épié et probablement reconnu, et qui lui indique la direction de la plantation.
Quelques instants plus tard, il aperçoit des coolies en train de piocher. 11 n’ose pas encore se montrer lorsqu’arrive une voiture dans laquelle il reconnaît le chef de division et le Cai. Ils ont du mal à le reconnaître dans cet état repoussant, le corps et le visage écorchés, les cheveux collés en un magma sanguinolent, l’air hagard, avec pour tout vêtement un short fendu d’avant en arrière… Ils l’embarquent dans la voiture et le ramènent chez lui où l’attend un soldat japonais, baïonnette au canon. Celui-ci va surveiller tous ses faits et gestes, le suivre à la douche, se tenir près de lui lorsqu’il urinera… enfin, une fois rafraîchi et plus présentable, il est emmené à l’hôpital d’où il revient, la tête enturbannée comme un Mamamouchi, toujours en voiture et accompagné de la sentinelle. Ils l’emmènent cette fois au chantier où s’était produite l’agression.
En arrivant, il aperçoit les mêmes coolies que la veille. Son casque est là, qui gît à terre. Mais il se rend compte que le moment est grave : un peloton d’une dizaine de soldats japonais se tient à côté des ouvriers, avec un officier qui attend, devant eux, les jambes écartées et les mains posées sur le pommeau de son sabre fiché en terre. Pourquoi sont-ils là ? Est-ce pour lui ? Est-ce pour eux ? Il n’a pas à se le demander longtemps. L’officier laisse échapper, sur le rythme d’une mitraillette, des syllabes sonores qu’un interprète traduit aussitôt : “il vous demande de raconter ce qui s’est passé hier.” Mon frère s’exécute, exposant les faits le plus fidèlement possible. Pierrot traqué

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