Pierrot traqué 3

A-t-il été bien traduit ? Va-t-il être exécuté devant les coolies ? Il n’est plus temps d’envisager les hypothèses, on lui demande de désigner trois de ses agresseurs. Pourquoi trois ? Il en reconnaît un sans hésiter, quand aux deux autres… il montre les deux voisins du coupable. L’officier donne un ordre, trois soldats emmènent les trois coolies dans les taillis de la brousse voisine, et reviennent sans eux. Puis le peloton et l’officier quittent les lieux.
Lorsque mon frère reprend son travail quelques jours après, des charognards tournoient au-dessus des broussailles où ont disparu les coolies : ils ont été exécutés à la baïonnette et laissés sur place.
Peu de temps après cet événement, Pierrot dut — comme tous les Européens de la plantation — regagner Saigon par ses propres moyens et chercher à se loger à l’intérieur de la zone de confinement où la population blanche était regroupée. Saigon est à deux cents kilomètres de Quang Loi. Il n’était pas question d’y aller avec sa bicyclette, mais depuis l’arrestation de plusieurs de ses collègues par la Kempeïtaï, les voitures ne manquaient pas sur la plantation. Mon frère n’avait pas son permis de conduire… Qu’à cela ne tienne ! Il choisit une petite Peugeot, y chargea ses quelques affaires, et prit la route à faible allure, apprenant peu à peu à contrôler son véhicule. Il eut l’impression de traverser un pays étrangement paisible — juste quelques postes de contrôle — et arriva sans encombre à Saigon.
Une fois en ville, il dut remettre sa voiture aux autorités japonaises et trouva un pied-à-terre rudimentaire chez une vieille famille saïgonaise compatissante qui le logea dans son garage alors privé de voiture. Pour un loyer modeste, il fut ainsi à l’abri des intempéries et eut le couvert servi à la table familiale jusqu’à la fin de l’occupation japonaise.
Ce récit nous stupéfie. Pierrot nous montre la trace du coup de houe : dans ses cheveux drus, sur le sommet du crâne, nous apercevons une énorme marque, toute neuve encore, en forme de fourche aux branches larges comme le pouce.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*