Pierrot traqué

Ainsi, alors que Martial s’embarquait sur le Pasteur pour rejoindre la France comme rapatrié sanitaire, Pierrot revenait à Saigon et attendait le jour où lui aussi embarquerait sur ce même navire afin de terminer ses études interrompues par dix-huit mois de tristes événements.
Nous avons la joie de le voir, peu de temps après son arrivée à Saigon. Pour lui non plus les mois d’occupation japonaise n’ont pas été faciles. Il se trouvait à Quang Loi, sur une plantation des Terres Rouges, lorsqu’eut lieu le coup du 9 mars 1945. La plantation était l’une de ces immenses exploitations — trois mille hectares d’un seul tenant — à la pointe de la technique et du rendement, qui faisait la gloire de la Société des Terres Rouges, en Cochinchine.
Près de deux semaines après la prise de l’Indochine par les Japonais, il fut convoqué — comme tout le personnel européen de la plantation — à Quang Loi, par le commandant japonais pour vérification d’identité, puis laissé, sans exigence particulière, libre d’exercer sa fonction sur la plantation. En revanche, son collègue et ami, qui partageait son bungalow de bois, ne revint pas. Pierrot apprit plus tard qu’il fut envoyé à Saigon et emprisonné dans les cages de la Kempeïtaï, pour cause de résistance, comme Martial l’avait été à la Shell de Hanoï.
Malgré la présence — relativement discrète — des Japonais autour de la plantation, le travail continua et le lendemain de sa convocation Pierrot se rendit, dans une aube encore grise, au campement où les coolies attendaient, avec leurs lampes à pétrole clignotantes, de commencer à saigner les hévéas. Le Cai ou contremaître, lui signale que tout va bien. L’après-midi, il pourra rejoindre les équipes de désouchage et de désherbage qui préparent les terres réservées à l’agrandissement de la plantation — cent nouveaux hectares —. Il fait une chaleur caniculaire à deux heures de l’après-midi lorsqu’il rejoint l’équipe de désouchage, un casque colonial sur la tête pour se protéger du soleil.
Les ouvriers sont répartis par petits groupes sur les cent hectares. Leur effectif total est d’environ quatre cents. Pierrot passe, à pied, d’un groupe à l’autre pour s’assurer que tout va bien. Tout paraît normal, dans l’ensemble, cependant il aperçoit à quelque distance une douzaine de coolies totalement inactifs, le menton appuyé sur le manche de leur houe. Il s’approche pour leur demander des explications. Aucune réponse. Il les invective sèchement et leur ordonne de reprendre le travail. Ils semblent s’exécuter. Alors qu’il fait demi-tour pour poursuivre son inspection, un éclair foudroyant s’abat sur sa tête, il voit le ciel basculer et s’écroule. Pressentant ce qui va suivre, il se jette sur le côté pendant que la houe lui passe sur le flanc avant de se ficher en terre. Il se retourne et aperçoit la houe à nouveau levée, prête à s’abattre une troisième fois sur lui, et derrière, le visage plein de haine du coolie, et les autres ouvriers s’avançant pour prêter main forte au rebelle.
Dans un effort surhumain, le visage inondé de sang, le casque à terre, ouvert comme une noix, il se jette en avant pour échapper à ses bourreaux. Il veut rejoindre les hévéas où il a appuyé son vélo et se lance dans une course folle à travers les souches de bambous coupés en sifflet à une hauteur d’un mètre environ par l’équipe des Moïs qui a précédé celle du déracinage, trébuche sur les branches calcinées, sentant à ses trousses les plus rapides des coolies. A un moment, il saisit une souche, fait volte-face et en assène un grand coup à l’homme le plus proche, mais ce faisant, il aperçoit la horde des autres coolies déjà alertés qui se joignent aux poursuivants pour lui barrer le chemin de la plantation. Il a alors l’idée de prendre un itinéraire opposé et de s’enfoncer dans la brousse impénétrable et épineuse. Il ne peut progresser dans ces taillis serrés qu’en rampant la plupart du temps. Alors qu’il s’arrête pour reprendre son souffle et pour laisser son cœur qui bat à tout rompre dans sa poitrine se calmer un peu, il pense que sa chemisette blanche peut signaler sa présence. Il décide de l’enlever, de la cacher sous des broussailles et de poursuivre sa reptation, offrant ses bras et son torse nus aux épines et aux branches griffues. Un moment, il a l’impression que les voix se sont calmées, mais très vite il entend des aboiements : ils sont allés chercher les chiens au campement.
Il poursuit sa retraite avec une seule idée : s’éloigner le plus rapidement possible de la plantation, aller tout droit. A un moment, alors que les voix et les aboiements se rapprochent, il aperçoit un ruisseau — très étroit — mais un ruisseau quand même. C’est une bénédiction ! Il ne le traverse pas, patauge dans son cours et le suit sur une bonne longueur afin d’égarer le flair des chiens, lave son visage couvert d’un sang épais et coagulé, boit à longs traits cette eau salvatrice, et enfin reprend sa course éperdue. La brousse est moins dense, il peut courir debout. Le jour décline lorsqu’il arrive devant un champ de ramies, grandes plantes herbacées de près de deux mètres de haut, semblables à des orties, mais non urticantes. Il y pénètre avec soulagement, abandonnant volontiers la brousse pour se jeter entre les hautes tiges. Il s’y engouffre, disparaît dans cette mer verte et drue. Elle l’engloutit, le dérobe à la vue, mais très vite les forces qu’il doit déployer pour écarter les longues tiges rèches et serrées l’abandonnent. Ses bras retombent, inertes, le long de son corps. Il est épuisé et cependant ne pense qu’à une chose : atteindre le bord opposé du champ, car la nuit va s’installer brutalement, comme toujours.

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